La furie prolétarienne en train de balayer le monde me laisse peu de temps pour causer littérature. A Genève, du 6 au 9 octobre, aura lieu le festival "Fureur de lire" consacré cette année à la littérature noire, où je serai présent ainsi que Wu Ming 2, Gioacchino Criaco, Francesco De Filippo. A cette occasion, Laurent Valdès, que je suppose comédien et/ou metteur en scène, m'a écrit pour me présenter un projet en ces termes:
"Je refuse de répondre... est un spectacle pour un comédien et une bande son qui sera présenté dans le cadre de la Fureur de lire 2011 - «Fureur Noire». Ce projet est basé sur les comptes-rendus des passages de Dashiell Hammett devant la sous-commission McCarthy qui, au début des années 1950, traquait les activités communistes aux Etats-Unis. Hammett fut inquiété car soupçonné d’être communiste. Ses livres figurant dans quantité de bibliothèques publiques, il fut question de leur retrait.
Tout en s’inspirant d’une situation historique, ce projet cherche à s’inscrire dans notre époque en questionnant la relation délicate que peuvent entretenir des auteurs (à plus forte raison de roman noir) avec les pouvoirs politiques et économiques."
En conséquence, pour alimenter son travail, il m'a envoyé une série de questions, mes réponses étant censées nourrir son travail. Voici les unes et les autres.
Question n°1
Dashiell Hammett fut inquiété dans les années 1950 au moment de la « chasse aux sorcières » en raison de la critique sociale sous-jacente dans bon nombre de ses livres. Pensez- vous que cette situation puisse exister à l’heure actuelle et sous quelles formes ?
Vous connaissez sans doute l’adage : « La dictature, c’est « ferme ta gueule », la démocratie, « c’est cause toujours » » Dans les démocraties de marché, le discours dominant se résume à l’idée qu’il n’y a pas d’autre société possible que celle-là. Toute l’organisation de la vie, et la colonisation des imaginaires qui va avec, soutiennent ce discours-là. On se heurte donc rarement à des phénomènes de censure directs, simplement ce qui remet en cause le consensus et le cercle d’autolégitimation des éditocrates (voir par exemple, les discours sur la « crise » et la « nécessité des politiques d’austérité ») est systématiquement marginalisé et déformé par les médias dominants. C’est pourquoi écrire, créer des formes artistiques non formatées demeure extraordinairement important, dans la mesure où cela contribue à maintenir des imaginaires rebelles.
Question n°2
En 1953, lors du deuxième passage de Dashiell Hammett devant la commission, le sénateur McCarthy lui posa en substance la question suivante:
«... si vous dépensiez, comme nous le faisons, plus d’une centaine de million de dollars par an pour financer un programme dont la vocation est de combattre le communisme, et si vous étiez responsable de ce programme contre le communisme, achèteriez-vous les oeuvres de quelques 75 auteurs communistes et diffuseriez-vous leurs livres dans des institutions et bibliothèques publiques?»
Si l’on remplace le terme «communiste» par «politiquement subversif», quelle serait votre réponse à l’heure actuelle?
Berlusconi possède Mondadori qui édite des auteurs qui lui sont profondément hostiles (Camilleri pour n’en citer qu’un) mais il s’en moque puisque le livre, dans le capitalisme tardif que nous vivons, est un média considéré comme mineur : ce qui compte pour lui, c’est le contrôle des télés. Ce en quoi il se trompe, car le livre et internet contribuent à construire une autre Italie dont il n’a aucune idée, et qui un jour en finira avec l’Italie officielle (qui comprend la gauche institutionnelle). Et l’Italie est l’avenir du monde.
Question n°3
Entre le commentaire du président Eisenhower qui déclara «que les romans de Dashiell Hammett ne semblait pas constituer une menace subversive», et la position du sénateur McCarthy qui dans ses questions à Dashiell Hammett cherche à montrer que la nature de ses livres et sa probable appartenance au parti communiste sont de nature subversives et une atteinte à l’ordre public ; où pensez-vous situer votre activité littéraire en regard du contexte politique et culturel dans lequel vous êtes publié?
J’aimerais beaucoup que ce que j’écris soit considéré comme subversif. Mais pour les raisons exposées plus haut, on a surtout l’impression de donner des coups de poing dans des oreillers. Cela dit, il arrive que les oreillers crèvent.
Question n°4
Pensez-vous qu’à l’heure actuelle, vos oeuvres puissent faire l’objet d’une mise à l’index de la part d’institutions publiques (le cas le plus récent étant ce qui s’est passé en Italie avec le cas Battisti et la mise à l’index de certains auteurs italiens)? Si oui, pourquoi et sous quelle forme? Et si non, à votre avis pourquoi?
Hormis l’épisode fascitoïde de tentative de mise à l’index par des élus régionaux de la Ligue du Nord, (je figurais aussi sur la liste noire, puisque signataire des appels en faveur de Battisti), je peux dire que dans les bibliothèques publiques, françaises et italiennes, je suis plutôt bien placé. Je constate seulement que mes livres, parce que peu consensuels, sont certainement moins demandés que d’autres littératures plus « calmantes », pour reprendre une expression que Fred Vargas s’appliquait à elle-même.
Question n°5
Le roman noir est très fréquemment porteur d’une critique sociale et politique. Auriez-vous une anecdote ou un événement qui illustre la relation particulière que ce genre littéraire entretient avec les pouvoirs politiques et/ou économiques?
Dans la La Disparition soudaine des ouvrières (septembre 2011, le Masque paru en février en Italie sous le titre La rivoluzione delle Api), je parle de l’artificialisation du vivant et de ce meurtre de masse, l’élimination des abeilles par les pesticides. J’imaginais qu’à la place des abeilles, une multinationale ressemblant beaucoup à Monsanto était en train de fabriquer des abeilles artificielles, prodigieuses source de bénéfice : j’ai découvert depuis que ce projet est réellement à l’étude. Le roman, avec ses moyens propres permet souvent d’appréhender le réel plus en profondeur que le reportage.

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